Page 1L’œil de verre
Lucien n’avait jamais craint le vieil Auguste. Il lui préparait son thé, classait ses lettres et supportait sans peine ses longues histoires. Une seule chose le troublait : l’œil gauche du vieillard, bleu, presque blanc, traversé d’une pellicule qui semblait réfléchir une pièce différente de celle où ils se tenaient. Certains soirs, Lucien y distinguait une porte derrière son propre reflet. Or il n’existait aucune porte à cet endroit.
Auguste possédait une étrange montre sans aiguilles qu’il gardait dans un coffret. « Elle ne mesure pas l’heure, disait-il. Elle mesure ce qu’il nous en reste. » Quand il l’ouvrait, Lucien entendait un battement étouffé. Après la mort soudaine du notaire venu modifier le testament, ce battement continua toute une nuit derrière la cloison. Lucien se persuada que l’œil et la montre étaient liés. Il décida d’observer Auguste pendant son sommeil.
Sept nuits durant, il entrouvrit la porte à minuit. Sept nuits, l’œil demeura fermé. Mais chaque matin, une nouvelle rayure apparaissait sur le parquet entre le lit et le mur, comme si un meuble très lourd avait été traîné dans l’obscurité. La septième marque formait presque une flèche dirigée vers la chambre de Lucien.

Page 2La chambre d’à côté
Le jour suivant, Auguste demanda calmement à Lucien pourquoi il venait le regarder dormir. Lucien nia. Le vieillard ne se fâcha pas. Il posa seulement la montre sans aiguilles sur la table. Sous le verre, quelque chose palpita. « Il y a des maisons qui apprennent leurs habitants », murmura-t-il. Puis son œil pâle se fixa sur la cloison. Trois coups répondirent de l’autre côté.
Lucien fouilla la maison. Dans un secrétaire, il trouva cinq portraits d’anciens domestiques. Tous avaient son âge. Tous portaient son prénom, écrit d’une autre main : Lucien, 1812 ; Lucien, 1836 ; Lucien, 1860… Au dos du dernier portrait, une phrase : Quand l’œil s’ouvre, ne laisse pas le cœur choisir sa chambre. Il voulut partir, mais la porte d’entrée donnait désormais sur le couloir du premier étage.
Cette nuit-là, le battement vint de sa propre chambre. Lent. Patient. Chaque pulsation faisait frémir la flamme de sa bougie. En collant l’oreille au mur, Lucien entendit aussi une respiration. Puis sa propre voix, très faible, prononça derrière le plâtre : « Huitième nuit. »
Page 3Le huitième battement
À minuit, Lucien entra chez Auguste avec la lanterne. Un faux mouvement fit claquer le fermoir. Le vieillard se redressa. Son œil s’ouvrit, immense dans le mince rayon de lumière. Alors le battement éclata : non dans la poitrine d’Auguste, mais partout : parquet, plafond, tuyaux, meubles. La maison entière avait un pouls.
Auguste supplia Lucien de ne pas regarder dans l’œil. Trop tard. Dans sa surface laiteuse, Lucien vit les cinq domestiques des portraits agenouillés sous le plancher. Aucun n’était mort : leurs bouches remuaient, leurs mains soutenaient les lames comme si elles empêchaient quelque chose de monter. Derrière eux se tenait un sixième homme. Lucien reconnut son propre visage, vieilli de plusieurs décennies.
Pris de panique, il renversa Auguste et étouffa son cri sous le matelas. Lorsque le corps cessa de bouger, le battement s’interrompit. Lucien sourit presque. Puis un coup unique retentit dans le mur. La montre sans aiguilles s’ouvrit toute seule. À l’intérieur, une petite aiguille venait d’apparaître.

Page 4La maison écoute
Lucien dissimula le corps sous trois lames du parquet. À quatre heures, trois policiers se présentèrent : un voisin avait entendu un cri. Lucien les accueillit avec une assurance fébrile, leur fit visiter la maison et installa leurs chaises au-dessus de la cache. Pendant quelques minutes, rien ne se passa.
Puis le battement reprit. Faible d’abord, comme une montre enveloppée de coton. Lucien parla plus fort. Les policiers ne réagirent pas. Le son grossit. Les murs se contractèrent presque imperceptiblement. Le verre des fenêtres vibra. Sur la tapisserie, les fleurs rouges semblaient s’ouvrir et se fermer au rythme du bruit. Lucien comprit avec horreur que les policiers n’entendaient rien parce que le battement ne venait plus du corps.
Une veine sombre courut sous le papier peint. Elle se ramifia jusqu’à leurs pieds. Lucien arracha une bande de tapisserie : dessous, le mur était chaud, humide, parcouru de fibres rouges. La maison avait construit quelque chose autour d’eux. L’un des policiers demanda pourquoi il saignait du nez. Lucien, lui, entendit Auguste rire sous le plancher.
Page 5Ce qui bat encore
Il hurla qu’on arrache les lames. Les policiers obéirent et découvrirent le cadavre. Mais sous le corps, il n’y avait ni solive ni terre : un escalier descendait dans une obscurité rougeâtre. Les portraits des cinq Lucien étaient accrochés aux parois. Tout en bas, des dizaines de montres sans aiguilles battaient ensemble.
Auguste ouvrit alors son œil mort. Lucien comprit : le vieillard n’était pas le cœur de la maison, mais son gardien. Chaque génération, un homme au même prénom était attiré ici, persuadé de tuer pour se libérer. Le meurtre ne faisait que transmettre la garde. Les policiers reculèrent ; déjà, ils semblaient oublier ce qu’ils voyaient.
Au matin, le rapport mentionna la mort naturelle d’un vieillard et un domestique bouleversé. Lucien resta dans la maison. Des années plus tard, un jeune homme vint répondre à une annonce. Il s’appelait Auguste. Lucien lui servit du thé. Son œil gauche, devenu bleu et laiteux, se posa malgré lui sur le nouveau venu.
Derrière le mur, quelque chose battit deux fois : comme un cœur qui venait de reconnaître son prochain gardien.
