Nouvelles immersives
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Fantastique · Horreur immersive

La Cafetière

5 pages, environ 4 minutes de lecture.

Création originale : inspirée de Théophile Gautier, La Cafetière. Personnage principal : Émile.

« À minuit, les objets se souvinrent de ceux qui les avaient aimés. »

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Page 1La chambre aux tapisseries

Émile, jeune dessinateur, passa l’hiver chez un ami normand dont la famille possédait une demeure encombrée de meubles anciens. On lui donna une chambre tapissée de scènes mythologiques. Sur la cheminée, une cafetière de porcelaine représentait une jeune femme en robe bleue. Son sourire avait quelque chose de si précis qu’Émile détourna les yeux.

Avant de dormir, il remarqua que les personnages de la tapisserie changeaient légèrement de position lorsqu’il regardait ailleurs. Le chasseur levait son fusil. Une nymphe tournait la tête. Dans le portrait au-dessus du lit, un vieil homme rapprochait chaque fois sa main d’une petite clé peinte sur sa poitrine.

À minuit, l’horloge sonna treize coups. La cafetière se souleva, versa seule un café noir dans douze tasses, puis les fauteuils avancèrent autour de la table. Les portraits descendirent de leurs cadres avec la dignité de convives en retard.

Illustration immersive : La chambre aux tapisseries.
Illustration : La chambre aux tapisseries.

Page 2Minuit sonne treize fois

Émile resta immobile sous ses couvertures. Les personnages ne semblaient pas le voir. Ils buvaient, riaient, échangeaient des nouvelles vieilles d’un siècle. Une dame sans reflet annonça que « la treizième place » était enfin occupée. Tous se tournèrent vers le lit.

La pièce s’allongea. Les murs reculèrent et devinrent une salle de bal éclairée par des centaines de bougies. La cafetière grandit jusqu’à prendre forme humaine : une jeune femme vêtue de bleu, identique à la figurine. Elle se nomma Angela et tendit la main à Émile. Au contact de ses doigts, le jeune homme sentit battre un cœur minuscule, rapide comme une cuillère contre la porcelaine.

Ils dansèrent. Chaque tour de valse effaçait un détail du monde réel : le vent derrière les vitres, la porte, son manteau, puis jusqu’au souvenir de la maison. Émile comprit qu’il risquait d’oublier le matin. Il demanda à Angela pourquoi elle le retenait. Elle répondit : « Parce que vous m’avez dessinée avant de me rencontrer. »

Page 3Le bal des objets

Dans son carnet, posé au bord du bal, Émile découvrit en effet des dizaines de croquis d’Angela qu’il ne se rappelait pas avoir tracés. Certains la montraient vieillissante, d’autres morte, d’autres encore enfermée dans la cafetière. Un dessin représentait Émile lui-même assis dans un cadre vide.

Angela lui raconta qu’un ancêtre jaloux avait demandé à un peintre occultiste de préserver pour toujours le dernier soir heureux de la maison. Le sort avait réussi trop parfaitement : chaque objet avait retenu un fragment des invités, condamnant la fête à recommencer. Angela, morte avant l’aube, était restée prisonnière de l’objet qu’elle avait tenu au moment de sa chute.

Pour briser la boucle, quelqu’un de vivant devait boire dans la treizième tasse et choisir un souvenir à abandonner. Émile accepta. Le café avait le goût de cendre et d’enfance. Aussitôt, les chandelles s’inclinèrent vers lui et son ombre se détacha de ses pieds pour rejoindre les danseurs.

Illustration immersive : Le bal des objets.
Illustration : Le bal des objets.

Page 4Angela se souvient

Sans son ombre, Émile devint presque transparent. Angela l’entraîna derrière les tapisseries, dans un corridor fait de scènes peintes. Ils traversèrent des étés, des funérailles, des repas figés. Au bout attendait le peintre occultiste, toujours vivant dans son autoportrait. Il exigea le souvenir promis : non un détail insignifiant, mais la personne qu’Émile aimait le plus.

Émile refusa. Les meubles se mirent à flotter, les cadres claquèrent, les chandelles projetèrent des ombres immenses. Angela saisit alors la treizième tasse et but à sa place. Son visage se vida peu à peu de toute reconnaissance. Elle oublia la maison, le bal, puis Émile. Le sort se fendit comme du verre.

Émile la retint au moment où la salle s’écroulait en poussière de peinture. Il lui murmura son nom encore et encore. Au dernier instant, Angela sourit sans savoir pourquoi. Puis tout s’éteignit.

Page 5La dernière tasse

Émile se réveilla sur le parquet au lever du jour. La cafetière était brisée. Dans les débris, il trouva une minuscule clé de porcelaine. Son ami lui apprit qu’une jeune femme nommée Angela avait vécu ici autrefois et était morte pendant un bal, mais qu’aucun portrait d’elle n’avait subsisté.

De retour à Paris, Émile voulut dessiner ce qu’il avait vu. Impossible : il ne se rappelait plus le visage d’Angela. Pourtant sa main le traçait seule, nuit après nuit. Le dessin achevé montrait une femme en bleu assise devant une table, avec deux tasses de café. Sur la chaise opposée, quelqu’un avait été esquissé puis effacé.

Émile posa la petite clé sur le papier. Une porte apparut dans le dessin. Il l’ouvrit du bout de l’ongle. Une odeur de café chaud envahit l’atelier. De l’autre côté, Angela leva les yeux et demanda : « Vous êtes en retard. » Depuis, chaque nuit à treize coups de minuit, une lumière s’allume dans l’atelier fermé d’Émile.

Le matin, on y trouve deux tasses encore tièdes : et une nouvelle silhouette peinte sur le mur.

Illustration immersive : La dernière tasse.
Illustration : La dernière tasse.